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Par delà les politiques européennes, beaucoup d'autres domaines essentiels de la modernisation du pastoralisme méditerranéen relèvent des institutions nationales. C'est le cas du droit foncier pastoral,…

 IV.1 -  Le poids des politiques européennes est à l'évidence majeur pour la modernité et l'avenir du pastoralisme méditerranéen. A cet égard cependant, le rôle des Etats, des régions, des provinces ou départements, est tout aussi déterminant, compte tenu de la répartition des pouvoirs et des compétences propres à chacun de ces niveaux institutionnels
On l'a déjà souligné ci-dessus pour la mise en œuvre nationale du 2e pilier de la Politique Agricole Commune et de son Règlement Développement Rural (point 13).
Il en est de même pour différents autres domaines d'action publique qui, en totalité ou pour une bonne part, relèvent des institutions nationales.


C'est le cas pour la modernisation du droit foncier applicable aux activités pastorales. Ce domaine, qui touche à la propriété privée ou publique, est certainement l'un des plus sensible et complexe, il présente les plus fortes inerties et résistances, il porte en lui de nombreuses pesanteurs historiques. Les statuts du foncier pastoral, les pratiques d'usage, sont très différents d'une région à l'autre ; la question de leur modernisation s'impose dès que l'on entend doter  les activités pastorales des outils de leur insertion et de leur développement dans le monde contemporain. Il ne s'agit pas de mettre à mal les droits du propriétaire, mais seul un minimum de stabilité et de sécurité foncières dans l'utilisation des territoires pastoraux, dont les espaces forestiers pâturables, permet aux éleveurs de bâtir un projet installation et d'exploitation, d'investir dans l'aménagement et l'équipement de ces espaces, de rendre ces surfaces éligibles aux dispositifs de la PAC, de contractualiser des engagements agro-environnementaux.
Rares sont les Etats qui se sont attelés à la rénovation de leur droit foncier à usage pastoral, en définissant et en promouvant des modalités adaptées d'accès par la location aux unités de pâturage ou des formules juridiques de regroupement des propriétaires nombreux et dispersés. Lorsque c'est le cas, ces outils juridiques mis en œuvre dans la durée ont largement démontré leur pertinence et leur efficacité.
Bien plus souvent, et notamment là où elles sont encore jugées sans enjeux et sans avenir, les activités pastorales se débattent dans des situations foncières plus ou moins précaires, héritées des droits coutumiers anciens et aujourd'hui totalement déstructurés.
En  ce sens, la modernisation du droit foncier pastoral, nécessairement croisée avec les différentes réglementations touchant aux espaces naturels et forestiers, est certainement le premier signe concret d'une volonté politique affirmée d'investissement dans le pastoralisme pour le moyen et le long terme – sachant que cette modernisation ne progressera que lentement dans les pratiques de terrain

…du statut donné aux transhumances et aux relations entre pastoralisme, forêt et espaces naturels protégés,…

 IV.2 -  Assez proche de la démarche réservée au foncier pastoral est celle du statut et de la place accordés aux transhumances, notamment dans les réglementations sanitaires et de circulation susceptibles de les favoriser ou de les entraver. Les transhumances, corrélées à la géographie des espaces pastoraux méditerranéens, ont aussi besoin de sécurisation et de modernisation. Outre les questions liées aux déplacements et aux mélanges des troupeaux, elles appellent des hommes formés et expérimentés à la conduite des troupeaux et à la gestion des milieux naturels dans des espaces complexes et souvent rigoureux ; elles nécessitent des équipements permettant leur séjour et leur travail isolés et de longue durée en montagne ou dans les massifs forestiers ;  elles demandent des formules juridiques d'organisation collective des éleveurs, reconnues et soutenues pour les travaux d'amélioration des équipements, pour l'emploi de salariés saisonniers, pour la contractualisation d'engagements agro-environnementaux.
Au chapitre des réglementations, qui touchent tout autant aux perceptions et aux cultures professionnelles, s'ajoutent celles concernant les rapports entre les activités pastorales et les espaces naturels protégés ou les espaces forestiers. Les relations entre forestiers et bergers ont connu en zone méditerranéenne

une histoire longue et mouvementée qui imprègne encore fortement les mentalités actuelles. Très souvent, la gestion forestière ou celle d'un espace protégé (Parc, réserve naturelle) se traduit par l'exclusion du pâturage, dans un rapport de forces qui privilégie largement les gestionnaires du territoire – même si les activités pastorales étaient en place depuis des temps immémoriaux. Par contre coup, ces situations ne peuvent que raviver des vieux conflits et générer des préjudices pour la forêt comme pour l'élevage.
Pourtant, la situation générale a aujourd'hui bien changé : si les forêts méditerranéennes sont menacées, c'est beaucoup plus par le défaut d'entretien et par l'incendie que par le pâturage, après des décennies d'exode rural et de déprise des territoires. De plus, comme le montre l'expérience de certaines régions PASTOMED, un pastoralisme organisé et à technicité adaptée peut rapidement devenir un allié précieux du forestier pour la protection et la gestion des espaces boisés – pour peu que le forestier intègre les réalités de l'élevage et du pâturage dans ses aménagements, et que l'éleveur s'approprie les objectifs de la gestion forestière dans sa conduite pastorale. Là encore, la contractualisation agro-environnementale est en mesure de finaliser ces partenariats, à la condition que les réglementations en vigueur ne viennent pas s'y opposer.
Une analyse de même ordre pourrait être donnée pour les rapports entre pastoralisme et espaces protégés avec, également, des expériences significatives de coopération dans certaines régions PASTOMED.
Ne pourrait-on affirmer ainsi qu'il appartient aux régions méditerranéennes d'être le laboratoire et la vitrine des partenariats contemporains que le pastoralisme, la forêt et les espaces naturels protégés sont en mesure de construire et de généraliser, en dépassant leurs conflits séculaires au bénéfice partagé du développement durable de chacun ?

… ou des réglementations et normes déterminant l'organisation des prophylaxies animales et la sécurité alimentaire des produits,

 IV.3 -  Le domaine des réglementations concerne également l'organisation sanitaire des prophylaxies animales, évoquées ci-dessus avec le statut des transhumances
Par comparaison avec l'élevage sédentaire largement dominant ailleurs, dont les animaux ne sortent pas des limites bien établies des exploitations, il est certain que la fréquence et la multiplicité des déplacements intra ou interrégionaux et des mélanges saisonniers de troupeaux modifient sensiblement les conditions d'assainissement, de contrôle et de prévention sanitaires pour une part importante de l'élevage pastoral méditerranéen. Mais faut-il pour autant lui imposer des schémas sanitaires généraux, conçus et validés pour d'autres types d'élevages, qui risquent surtout de le mettre gravement en cause, voire de contribuer efficacement à le condamner ?
L'élevage pastoral méditerranéen nécessite des méthodes et des moyens qui prennent véritablement en compte les données fondamentales de son fonctionnement – et notamment les activités pastorales et les transhumances. Les résultats seront peut-être plus progressifs ; ils seront aussi une garantie d'adhésion des éleveurs et de réussite des prophylaxies.

L'exemple de l'éradication de la brucellose ovine dans les régions méditerranéennes françaises illustre parfaitement les difficultés rencontrées, les innovations méthodologiques et techniques mobilisées, et, au terme d'un long cheminement, la qualité des résultats atteints. Aujourd'hui, des démarches de même nature seraient tout aussi pertinentes pour la prophylaxie de la fièvre catarrhale.
Les réglementations sanitaires encadrent de même le secteur de l'hygiène alimentaire, pour la transformation et la commercialisation des produits ; elles se traduisent en particulier par des ensembles de normes concernant les ateliers et les procès de fabrication, les locaux et les équipements de vente, etc. Les régions PASTOMED ont bien noté que le « paquet hygiène », nouvelle règlementation en vigueur depuis 2005, prévoit des adaptations pour les produits traditionnels et les petits ateliers, qui concernent notamment les matériaux et les locaux utilisés.
On a souligné précédemment (point 10) que l'élevage pastoral méditerranéen trouve l'un de ses leviers de développement dans la mise en marché de produits nettement différenciés des productions industrielles, à fort ancrage territorial et à bonne valeur ajoutée par leur niveau d'élaboration. En provenance d'ateliers locaux de fabrication à caractère fermier ou artisanal, ces produits génèrent des volumes de production relativement limités et s'adressent généralement à des circuits courts de commercialisation.
Etant donné la spécificité des filières pastorales et les modes d’organisation propres à chaque filière nationale, les régions PASTOMED estiment que le système prévu par la réglementation actuelle et qui consiste en des dérogations décidées par chaque Etat membre, est adapté à leurs besoins. L’enjeu majeur des filières est donc aujourd’hui de travailler pour la reconnaissance officielle par les pouvoirs publics des produits pastoraux comme produits traditionnels, afin que les dérogations puissent s’appliquer. Cette reconnaissance est un enjeu majeur, car on peut espérer qu’elle constituera une base pour des règlementations futures plus spécifiques.


Enfin, les petits ateliers, pour se maintenir, se doivent d’apporter aux consommateurs des garanties de sécurité alimentaire. Pour cela, les guides de bonnes pratiques d’hygiène par filière sont des outils mis en avant par la réglementation. En France, dans la filière fromagère, un guide validé nationalement a déjà été réalisé. Il pourrait servir de base à la réalisation d’un ou de plusieurs guides européens. En effet, l’utilisation d’outils communs, reconnus et nourris des expériences de chacune des filières nationales, permettra une meilleure défense des spécificités de l’élevage pastoral méditerranéen au niveau européen.

…du soutien apporté à la conservation et à l'amélioration génétique des races régionales.

 IV.4 -  L'élevage pastoral méditerranéen est le berceau d'une grande diversité de races locales; il est un des rares dans l'agriculture européenne à avoir su les conserver, grâce à la résistance de ses pratiques extensives.

Quelle qu'en soit l'espèce animale, ces races locales font l'identité et la reconnaissance professionnelles des éleveurs ; par leur étroite adaptation aux conditions de milieu et de conduite, elles constituent une composante majeure de la viabilité et de la technicité agro-environnementale des systèmes pastoraux ; elles sont une source emblématique de différenciation, de typicité et de communication pour les produits qu'elles fournissent.
Dans toutes les régions PASTOMED, même là où l'organisation professionnelle des éleveurs reste peu structurée, il existe au moins toujours des associations de races, qui portent le message du pastoralisme.
Œuvrer en faveur de l'élevage pastoral et de sa modernité ne peut donc se concevoir sans assurer la conservation et l'amélioration de ses races locales, comme celles des populations qui en sont issues par croisements entre races locales.
Des groupements d'éleveurs y travaillent, certains depuis de longues années, avec de fortes convictions et avec souvent peu de moyens. Pour les races rustiques, à vocation d'élevage pastoral, les schémas d'amélioration génétique sont nécessairement assez complexes et à progression lente. Ils doivent en effet viser une orientation mixte des caractères d'élevage des animaux et associer dans ce but :

  • d'une part les aptitudes déterminant la qualité et la typicité des produits (lait, fromages, carcasses,…),
  • d'autre part, les performances indispensables aux systèmes extensifs (conduite en plein air, aptitude à la marche, qualités maternelles, valorisation des ressources fromagères diversifiées, etc.) alliées avec des niveaux de productivité économiquement satisfaisants.
Amélioration et conservation sont ainsi indissociables, pour permettre aux races régionales et aux exploitations pastorales de répondre aux exigences contemporaines des productions d'élevage et de la gestion des espaces naturels.
La mise en œuvre des schémas de sélection implique des efforts de recherche, d'organisation nationale ou régionale, de contrôle des performances dans les exploitations, de traitement et de valorisation des données, de diffusion des reproducteurs. Ce sont là autant d'actions de longue haleine ; avec la contribution des éleveurs, elles appellent un réel soutien des pouvoirs publics, qui s'ajuste aux questions soulevées et aux contraintes des régions d'élevage pastoral méditerranéen. Ici encore, l'intérêt général et patrimonial pour la collectivité se confond avec l'intérêt économique et technique pour les éleveurs.

Il importe enfin que les politiques nationales et régionales favorisent l'organisation professionnelle des éleveurs et, par cette voie, structurent des services techniques d'appui à l'élevage pastoral méditerranéen travaillant en partenariat avec la recherche et les gestionnaires des espaces naturels,…

 IV.5 -  Dans leurs différents volets d'application, il n'y aura pas de politiques publiques dynamiques et structurantes pour l'élevage pastoral méditerranéen sans qu'elles trouvent leur appui dans de solides réseaux d'organisations professionnelles des éleveurs. Les formes juridiques peuvent être diverses ; leurs objets peuvent être généralistes ou spécialisés, à caractère technique, économique ou syndical. Dans tous les cas, l'organisation des éleveurs s'avère une condition première pour susciter et fédérer les initiatives, pour faire entendre la voix du pastoralisme et coopérer à la définition de politiques en prise avec les réalités de terrain, pour animer la mise en œuvre des dispositifs d'intervention et en démultiplier les impacts, pour conduire les programmes d'action qui n'ont du sens et des résultats que par leur dimension collective : l'amélioration génétique, la santé animale, la certification des produits, la gestion agro-environnementale, pour n'en citer que quelques uns.

De plus, l'exigence d'organisation professionnelle s'impose pour que l'élevage pastoral puisse s'affirmer dans l'utilisation des espaces naturels comme interlocuteur légitime et crédible des propriétaires et gestionnaires des territoires, publics ou privés.
L'élevage pastoral méditerranéen attend ainsi des politiques nationales ou régionales qu'elles favorisent et renforcent son organisation professionnelle, partout où celle-ci reste encore trop peu développée pour constituer un moteur efficace de modernisation, aussi bien que là où elles sont déjà présentes.
En ce domaine, un secteur d'intervention apparaît particulièrement stratégique, par son absence quasi générale dans les régions PASTOMED : celui de services voués à l'organisation et à la mise en valeur des espaces naturels par les activités pastorales, en charge d'assurer les fonctions d'expérimentation appliquée et de démonstration, d'acquisition de connaissances et de référentiels techniques, d'assistance technique et de formation, d'expertise des projets d'aménagement et d'équipement des territoires.
Ces fonctions appellent la constitution d'équipes techniques spécialisées, travaillant au plus près des éleveurs comme des multiples acteurs et usagers des espaces naturels. En ce sens, il est vivement souhaitable que ces services pastoraux relèvent pour leur pilotage d'une forte implication des organisations professionnelles d'éleveurs ; simultanément, ils devront établir des partenariats opérationnels avec les institutions de la recherche et avec celles en charge de la gestion des espaces naturels et forestiers. Ainsi, ces services pastoraux pourront pleinement s'inscrire dans la multifonctionnalité des espaces naturels; par leur organisation, leur fonctionnement, leurs programmes d'action ; ils rempliront des fonctions d'interface et de médiation indispensables pour construire et consolider les partenariats entre les éleveurs et les gestionnaires territoriaux.
Ils devront aussi pouvoir s'appuyer sur des pôles de recherche dédiés aux problématiques de l'élevage pastoral méditerranéen et à ses capacités d'innovation, relevant de la conduite des systèmes d'élevage, de la génétique animale, des procès de fabrication et de la typicité des produits, de l'aménagement et de la gestion des territoires.

… rénovent profondément les plans de formation professionnelle et aident à reconstruire l'image du pastoralisme par sa mise en valeur culturelle.

 IV.6 -  Les régions PASTOMED demandent le soutien des politiques publiques dans deux derniers domaines qu'elles considèrent majeurs : celui de la formation des hommes et des femmes, celui de la valorisation sociale et culturelle de leurs métiers.
Presque toujours, les formations agricoles proposées aux jeunes ou aux adultes ne se réfèrent qu'aux modèles dominants d'agriculture et ignorent totalement l'élevage pastoral méditerranéen.
Pour accéder à la modernité, l'élevage pastoral requiert évidemment les savoirs et les compétences nécessaires à tout éleveur. Mais il lui en faut d'autres encore, qui lui sont spécifiques et tout aussi importants ; ils concernent notamment la conduite des races locales, l'utilisation des espaces naturels et la connaissance des partenaires territoriaux, les techniques pastorales et leurs équipements, l'élaboration et la valorisation des produits.
Sur ces bases, des enseignements complets sont à concevoir ou à rénover, pour la formation initiale comme pour la formation continue. Ils s'adresseront aux éleveurs, mais aussi à leurs salariés, permanents ou saisonniers, en fonction des emplois occupés (gardiennage des troupeaux, fabrication fromagère, etc.).
De plus, ces formations à l'élevage pastoral doivent comporter des volets importants d'apprentissages pratiques, permettant la transmission et l'acquisition des savoir-faire : la conduite du pâturage d'un troupeau dans les massifs forestiers ou en haute montagne, l'élaboration de productions fromagères, ne sauraient se contenter de cours théoriques en salle.
Sous d'autres formes, en fonction de leurs destinataires, les plans de formation doivent aussi s'adresser aux services techniques d'accompagnement de l'élevage pastoral, aux ingénieurs et techniciens appelés à y travailler, aux personnels techniques de l'environnement ou de la forêt en charge des espaces naturels.


Donner à l'élevage pastoral méditerranéen une vraie place dans les formations professionnelles est en reconnaître le rôle et la modernité.
Mais il faut encore aller plus loin pour rénover et transformer profondément l'image trop souvent dévalorisée ou confinée dans l'archaïsme que porte le pastoralisme, dans le grand public comme au sein du monde agricole. Il faut ici agir dans le domaine de la valorisation culturelle : il faut donner à l'élevage pastoral méditerranéen d'autres lieux de présentation et d'expression que les seuls musées des traditions populaires ou les manifestations folkloriques, pour reconstruire son image et son identité contemporaines.
Le grand public, essentiellement d'origine urbaine, manifeste une demande sans cesse croissante pour se réapproprier son patrimoine territorial, historique et culturel. Il faut saisir cette demande, lui offrir des lieux et des manifestations où l'élevage pastoral pourra associer les richesses de ses traditions avec celles de sa modernité, par les produits qu'il élabore, par les territoires qu'il façonne, par les services environnementaux qu'il apporte.

Des initiatives sont déjà engagées, fondées sur des centres d'interprétation des cultures pastorales qui visent à se relier par des réseaux transnationaux et interrégionaux d'échanges et de coopération. Elles n'attendent qu'à être reconnues, amplifiées, consolidées, pour devenir l'espace de nouvelles rencontres entre la société et les pastoralismes méditerranéens.

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